Mai 12
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"Une vaste étendue sauvage où abondent les ressources naturelles, explorée, cultivée, industrialisée, et aujourd'hui menacée."
C'est ainsi que Rob Evans, commissaire de l'exposition itinérante Visions of the Susquehanna, résume l'histoire de la rivière Susquehanna depuis que les hommes la connaissent. Cette histoire peut se généraliser pour englober l'évolution du rapport des Américains à leur propre territoire au long des quatre derniers siècles.
Après avoir traversé la Pennsylvanie et le Maryland, l'exposition achève son périple là où la rivière achève le sien, dans l'état de New York, au Roberson Museum and Science Center où elle sera visible jusqu'à la fin de l'été.
Visions of the Susquehanna n'inclut pas les premières images connues de la rivière, des pétroglyphes amérindiens gravés à même le roc de ses berges. Elle ne montre pas non plus les dessins des premiers colons fraîchement débarqués d'Europe, qui descendent le cours de la rivière à la suite de John Smith, premier explorateur à en atteindre l'extrémité il y a exactement 400 ans.
Evans préfère se concentrer sur les chefs-d'oeuvre picturaux inspirés par la rivière. L'exposition s'ouvre sur les paysages pré-romantiques luxuriants et prodigues de la seconde moitié du XVIIIème siècle, si sauvages que leur mystère se charge d'une sourde menace. Elle se poursuit avec les peintres romantiques de la Hudson River School, au milieu du XIXème siècle. La rivière qui se peuple devient le symbole de la nature nourricière.
Puis c'est la révolution industrielle qui marque de son empreinte les paysages de l'Est américain. La présence pesante de l'acier, l'accumulation des constructions, captent l'attention des artistes. La rivière disparaît même des tableaux qui la représentent. Ponts, maisons et nouveaux équipements lui volent la place de sujet.
Il faut attendre les années 70 pour que la Susquehanna réémerge. La société renoue le dialogue avec ses campagnes, et les peintres se réintéressent au paysage rural en même temps que des photographes comme ceux du mouvement New Topographics.
Cet intérêt s'est renforcé lors des dernières décennies, et a donné lieu à de saisissantes toiles sur la Susquehanna auxquelles l'exposition d'Evans laisse la part belle.
Dans son allégorie Agnes Susquehanna - Born 1972 (2006), Peter Paone emploie palette criarde et facture trash pour représenter une catastrophe naturelle : la rivière débordant de son lit lors de l'ouragan Agnes, en 1972. Une fée est juchée sur un âne lui-même debout dans une barque, comme une Sainte Vierge railleuse qui préfère fuir vers l'Egypte. Elle contemple le cadavre d'un vagabond flottant dans l'eau, Ophélie contemporaine parmi les poissons curieux, devant un arrière-plan d'arbres au tronc inondé et de maisons dévastées, blotties les unes contre les autres.
Dans Lift (2006), Randall Exon brouille toutes nos perspectives. Ce bateau, descend-il dans l'eau ou remonte-t-il ? A-t-il seulement jamais navigué ? L'ascenseur où il est suspendu paraît devoir le déposer directement sur la jetée de pierre, au mieux sur le terre-plein en contrebas. Et puis cette rivière immaculée, ce paysage si romantique, sont-ils d'aujourd'hui ? Ou s'agit-il d'un souvenir de la Susquehanna d'hier, voire d'un rêve de la Susquehanna d'autrefois ?
Rob Evans, très bon commissaire mais aussi excellent peintre, a l'audace louable d'exposer l'un de ses propres travaux, Migration (1997). La route des oiseaux, dont on ne sait s'ils partent vers le Sud ou remontent vers le Nord, y croise à angle droit la route asphaltée où il nous place. Cette route interminable et déserte paraît couper la rivière en deux dans le sens de son cours, plutôt que la traverser d'une rive à l'autre comme le ferait un pont. Autre ambiguité : le point de vue pourrait laisser penser que la scène est perçue depuis une voiture - mais si c'est le cas, elle roule à l'envers, du mauvais côté d'une ligne continue. Dans cette lumière, qui pourrait être celle de l'aube comme du soir, on ne sait donc si notre regard est tourné vers l'ouest ou l'est, dans le sens de la grande migration des premiers colons ou à rebours, vers l'Atlantique, vers l'embouchure de la rivière et l'origine des immigrants.
À eux trois, Paone, Exon et Evans résument bien l'état d'esprit qui plane sur la Susquehanna. Il y a d'un côté, la nostalgie d'une symbiose idyllique avec la nature sauvage mais accueillante, la mythologie de la Manifest Destiny qui présente le pays comme un territoire mis à la disposition des colons pour qu'ils s'y épanouissent. De l'autre, il y a l'ombre des bouleversements environnementaux, du changement climatique, des ouragans, des inondations, et des catastrophes provoquées par l'homme, pollution au fil des années mais aussi événements dramatiques comme lorsqu'en 1979 la centrale nucléaire de Three Mile Island frôla l'explosion. Les préoccupations écologiques culminent en 2005 avec le classement de la Susquehanna en tête des rivières les plus menacées des États-Unis.
Paradoxe éloquent : l'un des seuls poèmes consacrés à la rivière fut écrit par un ingénieur assistant durant la construction du barrage Conowingo au début des années 30. Si W. K. Martin y déplore la rareté des vers célébrant la Susquehanna, Rob Evans expose, à travers la somme des tableaux qu'il a réunis, le formidable attrait qu'elle a exercé sur des générations de peintres.
De haut en bas :
Debra Bermingham, Sunlight on the Susquehanna, 2006, oil on panel, 25 x 68.5 inches (four panels), courtesy DC Moore Gallery, NYC
Leonard Koscianski, Food Chain, 2003, oil on canvas, 46 x 66 inches, private collection, courtesy Mr. and Mrs. Steve Stremmel, Reno, Nevada
Stephen Etnier, Susquehanna River, 1931, oil on canvas, 28 x 36.1 inches, Mr. and Mrs. Frank Auspitz Collection
Peter Paone, Agnes Susquehanna - Born 1972, 2006, acrylic on MDF board, 40 x 40 inches, courtesy the artist
Randall Exon, Lift, 2006, oil on canvas, 24 x 36 inches, courtesy Hirschl & Adler Modern Gallery, New York, NY
Rob Evans, Migration, 1997, mixed media, 20 x 27.75 inches, collection of George and Bambi Long
Mary Veronica Sweeney (b.1957), I Saw the Ball of Life Going Down the Susquehanna, 2006, oil on canvas, 61 x 41 inches, courtesy the artist
Visions of the Susquehanna
Du 15 mai au 30 août 08, Roberson Museum and Science Center, Binghamton, NY